Louis Braille

A 10 ans, en 1819, Louis Braille était élève à l’institut royal des jeunes aveugles à Paris. Mais il se désolait : la bibliothèque de l’école contenait en tout et pour tout quatorze livres ! Quatorze ! La raison en était que chaque livre devait être imprimé à la main ; les livres étaient lourds, raides et difficiles à classer. Chaque lettre devait avoir au moins sept centimètres de haut pour que les doigts des aveugles puissent la distinguer. Il n’y avait donc que peu de mots par page.

Louis se rendit compte qu’il n’y aurait jamais que très peu de livres accessibles aux aveugles. Il fallait trouver une autre méthode. Il y pensait sans cesse. Il apprit un jour que le Capitaine Barbier avait mis au point une méthode de transmission de messages que ses soldats utilisaient dans l’obscurité : L’écriture de nuit se faisait au moyen de points en relief.

L’écriture de nuit du capitaine Barbier était fondée sur les sons. Mais il y avait tant de sons en français ! Parfois il fallait une centaine de points pour transcrire un simple mot. C’était nettement trop pour les suivre avec les doigts. Mais si on utilisait les points d’une autre manière ? Et si on ne transcrivait pas les sons mais les lettres de l’alphabet ? Et c’est ainsi que, peu à peu, Louis construisit son alphabet.

1824, Louis était en vacances chez ses parents quand il termina son alphabet. Il avait tellement hâte d’être de retour à l’école pour le montrer à ses camarades ! Que diraient-ils ? Leur plairait-il ?

LLouis Braille ouis ne fut pas déçu. Les élèves aimèrent son alphabet dès le début. La nouvelle de l’alphabet se répandit rapidement à l’école. Le directeur fit appeler Louis.

Dites-moi, demanda le Dr Pignier, qu’est-ce que c’est que cet alphabet de points dont j’entends tant parler ?

S’il vous plaît, monsieur, si vous voulez bien lire quelque chose à haute voix, je vais vous montrer.

Le Dr Pignier prit un livre et commença à lire, lentement.

Vous pouvez lire plus vite, monsieur, dit Louis.

Sa main volait sur la feuille, la criblait de points. Quand le directeur s’arrêta de lire, Louis retourna le papier. Il passa légèrement ses doigts sur les rangées de points en relief. Puis il relut chaque mot – rapidement, facilement – sans faire une seule faute.

C’est étonnant, murmura le Dr Pignier. Etonnant. Et penser que des hommes ont cherché un tel alphabet pendant des siècles – et c’est un de mes garçons qui l’a trouvé ! Louis était très fier. Il pouvait poser la question la plus importante : Monsieur, quand allons-nous commencer à faire des livres ?

Le Dr Pignier se tut pendant un long moment. Que se passait-il ? Enfin il parla. Il expliqua que l’Institut était une œuvre de bienfaisance. Une partie des fonds venait du gouvernement, une autre était fournie par les donateurs. Mais rien n’était prévu pour la fabrication des livres.

Monsieur, dit Louis, ne pouvez-vous écrire à ces gens, ceux qui ont de l’argent ? Ne pouvez-vous leur expliquer l’utilisation de mon alphabet, leur dire le peu d’argent qu’il faudrait pour faire des livres ?

Je le ferai, dit le Dr Pignier. Le Dr Pignier écrivit lettre sur lettre. Il écrivit à des hommes riches, il écrivit à des hommes importants, il écrivit à ceux qui avaient passé leur vie à travailler pour les aveugles. Les réponses arrivaient, une à une. Certaines étaient longues à venir, d’autres moins. Certainement finissaient gentiment, mais toutes disaient la même chose : non.

Il y avait ceux qui refusaient tout changement. Pourquoi changer la méthode ? Celle en usage avait été utile pendant longtemps. Ceux qui avaient déjà donné de l’argent pour la fabrication des anciens livres écrivaient avec fureur : « Et voilà que vous me dites qu’ils ne sont plus bons à rien. Je pense qu’ils le sont toujours. Vous n’aurez plus d’argent de ma part. » . Le directeur d’une autre école pour aveugles, qui éprouvait une certaine jalousie, écrivit : « Vous n’utiliserez votre méthode qu’une fois que je serai mort. »

D’autres, moins catégoriques, ne dirent ni oui ni non. « Cela paraît intéressant, écrivait-on, je m’en occuperai aussitôt que possible ! » Mais quand ? La semaine prochaine ? Le mois d’après ? Ou jamais ? Ces correspondants n’étaient pas contre l’alphabet de Louis. Ils étaient simplement trop occupés pour se soucier des problèmes des aveugles.

Le temps passait sans que rien arrivât. Les élèves continuaient à se servir de l’alphabet de Louis, mais ils n’étaient qu’une centaine. Et pour les millions d’autres aveugles à travers le monde, qu’en était-il ? Louis ne cessait d’y penser. Il essaya de rester optimiste. Mais cela n’était pas toujours facile. Ses pensées étaient parfois amères. Son alphabet était bon. Il l’avait prouvé.

Mais personne ne s’y intéressait.